Quelles sont les possibilités du cinéma documentaire dans le contexte particulier des années de plomb allemandes ? Pour répondre à cette question notre réflexion ne prend pas la forme d’une démonstration linéaire de nos hypothèses de départ. Au cours de nos pérégrinations analytiques, nous nous efforçons plutôt de préciser les interrogations qui se trouvent à l’origine de notre réflexion, pour y répondre par tâtonnements successifs dans les trois derniers chapitres de cette étude.
Dans le chapitre premier intitulé Terrorisme et représentation, nous démontrons d’abord l’existence d’une spirale infernale des représentations en vertu de laquelle tout réalisateur, et plus largement tout producteur d’images confronté à l’inaccessibilité du réel, est littéralement asservi à un ensemble de représentations qui émanent des deux camps structurant le conflit. Ces représentations, d’origine médiatiques mais aussi terroristes, sont toutes sémantiquement violentes. Leur analyse est aussi prétexte à un rappel des principaux évènements de la première décennie terroriste allemande, évènements auxquels il est fait référence dans la suite de notre réflexion.
Dans le deuxième chapitre, nous nous arrêtons à cinq films de fiction qui abordent la crise terroriste. L’intérêt pour ces productions fictionnelles dans le cadre d’un travail sur la représentation documentaire est d’abord motivé par le pressentiment que, dans le contexte qui nous intéresse, l’invention fictionnelle peut faire office d’abri protégeant l’auteur contre toute incartade médiatique et censure des commissions. Une première analyse des scénarii écarte toutefois cette idée préconçue pour révéler que les personnages de ces films adoptent en réalité les traits de figures paraboliques mises au service d’un traitement quasi didactique du réel. Une analyse plus esthétique entre ensuite provisoirement en conflit avec cette première compréhension de l’invention fictionnelle. On découvre en effet que les films regorgent de nombreuses citations visuelles qui renvoient à des lieux, situations et évènements réels. Cette constatation conteste la logique allusive de la figure parabolique. Le recours à la notion de parabole visuelle basée sur une analogie non pas entre une image et le réel, mais entre deux images, nous permet enfin de résoudre ce conflit.
Dans le troisième chapitre, nous partons à la découverte d’oeuvres documentaires en prise directe avec les évènements des années de plomb allemandes. Issus de systèmes de production différents mais analogues par leur capacité commune à s’affranchir partiellement du contrôle étatique, ces films et vidéos proposont des réponses hétéroclites au contexte médiatique, politique et financier de leur époque. Bien souvent cantonnés à la contrinformation ou au remploi d’images préexistantes, ces œuvres ne satisfont que partiellement notre recherche d’un mode de représentation documentaire affranchie de l’irreprésentabilité des évènements, de la polarisation des débats et des représentations de l’époque. Mais ces films et vidéos nous aident aussi à tracer le contour d’une approche documentaire qui passerait outre à ces problèmes.
Les deux derniers chapitres sont exclusivement consacrés au film collectif L’Allemagne en automne qui nous est apparu intuitivement, aux prémisses de notre recherche, comme le plus apte à proposer une représentation documentaire de la crise terroriste allemande inédite, nouvelle et affranchie de toute contrainte contextuelle. Intrigués d’abord par la nature collective du film qui pourrait en elle-même offrir une réplique à l’individualisation des conflits de l’époque, nous tentons dans le chapitre 4 d’identifier le ou les énonciateurs du film et, à travers leur présence, le mode d’énonciation inédit dont L’Allemagne en automne se fait le premier terrain d’expérimentation. Notre analyse nous conduit à l’identification d’un auteur qui traite de sa situation problématique par le biais d’une oscillation irrésolue entre individualité auctoriale et collectivité désindividualisante. Dans l’ultime chapitre de notre texte, nous nous penchons enfin sur le contenu des courts métrages composant L’Allemagne en automne pour découvrir quels sont les évènements abordés par le film. Ici encore, l’analyse de choix formels et scénaristiques opérés par les réalisateurs révèle une oscillation de l’auteur pris entre irreprésentabilité du réel, représentations médiatiques ou judiciaires et désespoir.